
Crapaud commun © Iric
Pourquoi s’intéresser aux crapauds?
Les crapauds communs (Bufo bufo) sont laids et balourds. Qualifiés d’immondes créatures les sorciers les utilisaient jadis dans leurs philtres maléfiques et même, parfois, bénéfiques. Si les contes pour enfants leur donnent la possibilité de se transformer en princes charmants, c’est certainement pour créer un effet de contraste. Cependant certains apprécient leur placidité, l’éclat mordoré de leurs yeux, leur peau « chamarrée de pustules », leur couleur qui d’ordinaire marron ou vert terne, peut prendre des teintes rougeâtres voire même orangées, et même leur intelligence car ils sont les plus intelligents des amphibiens (ou batraciens) et il est possible de les apprivoiser.
En fait ces grands dévoreurs d’insectes, d’araignées et de vers de terre (mais non de limaces et d’escargots d’après Jean Rostand, leur grand spécialiste) sont considérés comme des auxiliaires efficaces des jardiniers et des agriculteurs. Leur action protectrice a été comparée à celle des pesticides dont la nocivité n’est plus à démontrer. Dans certains pays ils sont artificiellement introduits dans les jardins en création. Nombreux, mais menacés, ils tiennent une place importante dans l’équilibre écologique et la biodiversité dont nous sommes nous mêmes dépendants. Nous aussi nous pourrions scander SOLIDARITÉ à leur propos.
Protégés par les sécrétions toxiques de leurs « pustules » cutanées plus que par leur mimique de gonflement, leurs prédateurs sont rares : couleuvres à collier, hérissons, corneilles… auxquels il faut malheureusement ajouter l’homme malgré ses intentions pacifiques envers cet animal utile et protégé par la loi ainsi que ses biotopes (mares trop souvent comblées, zones humides).
Mais comment l’homme devient-il son destructeur?
Nous devons ici vous conter brièvement la vie amoureuse du crapaud commun. Après six mois d’une torpeur qui débute en octobre, dès février, mars ou avril, lorsque la température dépasse 7 à 8° et que le temps devient pluvieux, il sort de sa cachette (touffes de plantes, trous, pierres, souches d’arbres) dès la tombée de la nuit et c’est la ruée vers l’amour qui l’emporte sur la faim car il a le ventre vide depuis plusieurs mois. Ce solitaire se mêle à une foule de plus en plus fournie de congénères mus par le même instinct. L’accouplement se fait dans des étendues d’eau calme, plus ou moins grandes, les mêmes que celles où ils ont vécu leur vie de têtard (simple fossé, mare ou étang).
Par centaines voire par milliers, ils se « hâtent lentement » en marchant vers leur point d’eau natal durant une période n’excédant pas plusieurs semaines sur un trajet pouvant atteindre plusieurs kilomètres. En fin de parcours, certains mâles ardents s’agrippent déjà sur le large dos des femelles « porteuses » bien plus volumineuses (taille moyenne des femelles : 13 cm, des mâles : 7 cm). Elles sont aussi bien moins nombreuses (4 à 5 fois moins) et naturellement très recherchées. Ainsi le terme de transport amoureux pourrait-il être utilisé.
Dans l’eau frémissante le grouillement reproducteur est, pour ceux qui l’ont surpris, un spectacle inoubliable. Les mâles en rut se jettent sur tout ce qui bouge. On en a retrouvé enlaçant des poissons, des tritons. Ils s’attaquent souvent aux autres mâles qui, d’ordinaire muets, signalent leur similitude de sexe ou leur plaisir par des coassements discrets (ils n’ont pas de sacs vocaux) mais ininterrompus, ajoutant un fond sonore au spectacle de frénésie sexuelle.
Beaucoup, mais pas tous, trouvent leur bonheur sur le large dos d’une femelle qui s’abandonne dans un silence consentant. Ils l’enserrent sous ses aisselles dans un réflexe d’étreinte inséparable, peut-être aidés par les callosités nuptiales noirâtres qu’ils portent sur leurs trois doigts internes en période nuptiale, en liaison avec la sécrétion d’hormones mâles. Les mâles délaissés se ruent pour prendre place sur le dos accueillant. Mais l’élu n’est pas partageur. « Maître en l’art de la savate » (Jean Rostand) il repousse à coups de patte le nouveau prétendant. Celui-ci peut parfois réussir à s’agripper sur une place restreinte du dos tant convoité. Parfois un troisième et même plusieurs autres s’étreignent entre eux formant une chaîne de crapauds, corps agglomérés d’où émergent têtes et pattes. Il arrive même qu’étouffée par les étreintes de ses multiples assaillants l’objet du désir meure sans pour autant calmer leur ardeur. Ce n’est plus de l’amour mais de la nécrophilie.
L’étreinte déclenche l’ovulation et la lente expulsion de deux cordons parallèles d’œufs aussitôt fécondés par le liquide spermatique du mâle. Ces cordons atteignent 2 à 3 mètres de long, comportent plusieurs milliers d’œufs et sont soigneusement entortillés par la femelle autour de plantes aquatiques oxygénantes. Chaque accouplement dure 2 à 3 jours pendant une période de trois semaines sur le même site. L’œuvre de transmission de vie achevée les crapauds mâles et femelles rejoignent bien lentement leur territoire. Ils pourront enfin se restaurer.

Cordons d'œufs ©Némorivagus
Têtards de crapauds communs et de grenouilles vertes © Piet Spaans
Les œufs sont enfin devenus des têtards bien caractéristiques : petits (20 à 30 millimètres), très noirs et bien différents des têtards de grenouilles plus gros et grisâtres. Ils perdent leurs branchies, leur queue car ce sont des anoures (α-νουρα = sans queue) et de ce fait, leur taille se raccourcit à 10 millimètres.
Les crapelets quittent l’eau fin juin et vont se réfugier sur la berge. Dès qu’il pleut ils sortent par myriades de leur cachette, courant, sautillant, tellement nombreux qu’ils sont à l’origine des pluies de crapauds, légendes alimentées par une imagination naïve et une crédulité sans limite. Leur parcours périlleux ne fait que débuter. Ceux qui ont échappé aux prédateurs aquatiques (poissons, dytiques surnommés requins des mares, larves de libellules) rencontrent à terre des prédateurs aussi nombreux et redoutables parmi lesquels leurs géniteurs adultes qui ne répugnent pas à goûter au cannibalisme. Jean Rostand estime que 6000 œufs ne donneront que 3 ou 4 crapauds adultes qui pourront poursuivre leur activité nocturne et solitaire et entreprendre après 3 ou 4 ans leur pèlerinage nuptial. Ils pourront vivre de longues années, avec un record de 36 ans.
Mais en quoi l’homme est-il impliqué?
Les trajets immuables de la reproduction rencontrent des routes où les voitures réalisent un véritable carnage, rendant glissante la chaussée d’autant plus que le temps se doit d’être pluvieux. De nombreux accidents sont signalés et même, dans certaines localités, des tronçons de routes sont interdits à la circulation durant une courte période. La mortalité routière (celle des crapauds bien sûr) a été estimée de 10 à 30% pour une circulation de 4 à 12 voitures par heure, et bien davantage si la circulation est plus dense.
Considérant l’évolution darwinienne de l’espèce, dans son ouvrage La vie des crapauds Jean Rostand estime qu’aux deux piliers de cette théorie, hasard des mutations et nécessité de la sélection naturelle des plus adaptés, il convient d’ajouter le hasard des (mauvaises) rencontres, sélection artificielle qui joue chez les crapauds un rôle majeur avec l’homme pour auteur. Nous pouvons, nous devons y remédier.
J.F-L.
N’oubliez pas de brancher vos haut-parleurs!


